Rome - Palazzo Doria Pamphilj: deux visions de la Fuite en Egypte

Nous vous avions promis une suite à notre article sur le Palazzo Doria Pamphilj, situé à Rome, et allons ainsi vous conduire aujourd’hui à la découverte de deux œuvres majeures qui sont exposées dans la célèbre galerie du Palais.
Dans cette galerie, nous avons pu admirer un certain nombre de chefs d’œuvre de la Renaissance et du Baroque, avec notamment des tableaux de Raphaël, Carrache, Caravage, Lorrain, Lippi, Tintoret, Titien, Bassano, Reni, Jan van Breughel, Peter Breughel, Memling et Vélazquez.
Parmi ces merveilles de l’art, deux tableaux ont particulièrement retenu notre attention. Il s’agit de ceux du Carrache et de Caravage, traitant à quelques années près la même thématique, celle religieuse et biblique de la Fuite en Égypte.


Annibale Carracci (Carrache), Paysage avec la Fuite en Égypte (vers 1604)
C’est après avoir admiré les fresques du Palais Farnèse peintes par Annibale Carracci, ou Carrache, que le Cardinal Pietro Aldobrandini commanda au célèbre peintre une œuvre afin de décorer sa chapelle privée. La Fuite en Égypte fera ainsi partie d’une série de six tableaux illustrant les épisodes marquants de la vie de la Vierge.
Lors de la transformation du palais au XVIIIe siècle la chapelle privée du Cardinal disparut, mais les lunettes peintes par Carracci et son élève-successeur, Francesco Albani, furent sauvées et placées dans la galerie du palais Doria Pamphilj que construisit Gabriele Valvassori.


Dans cette œuvre, Carracci prend comme prétexte l'épisode biblique de la Fuite en Égypte pour établir l’un de ses plus beaux paysages. La masse imposante de la muraille d'une petite ville avec sa cascade attire le regard du spectateur et l’invite même à entrer dans l’univers de ce décor.
Au premier plan, les personnages de la Sainte famille sont montrés sans emphase, comme dans une scène de paysage rustique. Ils ne se distinguent quasiment pas du batelier qui les a aidés à traverser la rivière, ni du pasteur sur la colline à l'arrière. Le peintre se concentre en effet sur ce qu’il affectionne le plus : la représentation du paysage. Tous les éléments picturaux réalisés sur ce tableau concourent ainsi à rendre une vision à la fois idéalisée et naturelle de ce paysage.
La construction sur différents plans avec des diagonales reliées et des dégradés de couleurs pour marquer la perspective aérienne, sans point de fuite précis, donne un rythme au tableau et nous incite à admirer l'horizon. La rivière offre quant à elle un plan horizontal et son affluent s’impose comme un prétexte pour conduire notre regard vers le point central du tableau, la cascade adossée à la ville. Ce paysage vallonné pourrait être celui de n’importe quel pays, il rappelle toutefois certaines campagnes romaines dont le peintre s’est beaucoup inspiré. Seuls les chameaux, visibles en arrière plan à gauche de la ville, nous rappellent que la scène de l’œuvre est censée se situer en Egypte.

À l'instar de Giorgione, qui plaçait ses personnages dans une nature flamboyante, Carracci reprend avec force le thème de la nature avec des résultats qui ne manqueront pas d'influencer d'autres artistes de son siècle, dont, notamment, les bolognais Reni, Domenichino et Lanfranco et les français Poussin et Lorrain.
Caravaggio (Le Caravage), Repos durant la Fuite en Égypte (vers 1595)

Ce magnifique tableau, peint durant sa jeunesse (vers 1595-1596) fut destiné, pour son sujet et la liberté d'expression artistique qui le caractérise, à une demeure privée plutôt qu'à une Église. Propriété de l’une des descendants du Cardinal Vittrici, il fut acquis vers 1650 par Camillo Pamphilj et placé tout d’abord dans sa villa du Bel Respiro, avant d’intégrer la galerie du palais Pamphilj.

La différence avec l’œuvre de Carracci, traitant le même sujet, est saisissante. Alors que le premier construit un paysage et une nature idéalisée à travers l’épisode biblique, Le Caravage se concentre sur la représentation des personnages qui occupent tout l’espace du tableau et laisse peu de place à la nature qui se retrouve confinée en arrière-plan.

Pour accentuer ce choix, le peintre a même opté pour une disposition de ses personnages à la fois audacieuse et inusuelle pour l'époque. L’Ange, jouant au violon, est en effet représenté de dos et scinde le tableau en deux pans distincts. Nu, il est lumineux et le voile blanc qui l’entoure accroche le regard tout en contrastant avec les couleurs sombres de ses ailes. D'un côté, Joseph représenté sous les traits d’un humble homme du peuple, avec la peau brune, le visage marqué par l'âge, regarde admiratif l'Ange. Il porte dans ses mains une partition, dont les portées, parfaitement lisibles, sont celles d’un motet composé en 1519 par le compositeur flamand Noël Bauldewjin et inspiré du Chant des Cantiques. Un âne se tient derrière lui. À droite de l’Ange, Marie, assise et endormie, tient dans ses bras l’enfant Jésus. Son visage est le portrait d'un modèle qui avait déjà posé pour Le Caravage. Avec sa peau claire et sa coiffure recherchée, elle contraste avec le personnage de Joseph.

Représentés au second plan, Marie et Joseph semblent se fondre dans le paysage automnal. Les couleurs de leurs vêtements, le rouge, le gris et l’ocre, rappellent celles de la nature qui les entoure. Leurs tons chauds donnent plus de force au tableau et contribue à véhiculer une certaine émotion.

En arrière plan, derrière la Madone, se dessine un paysage dont le point de fuite conduit le regard au-delà de la rivière. Ce tableau est l'un des rares dans lequel Caravage aura placé la nature comme arrière plan. Les sujets de ses autres peintures se situent en effet au milieu de décors urbains ou, sur des fonds fréquemment obscurs. 


En guise de conclusion
 

Ces deux tableaux traitant du même sujet sont emblématiques et opposent deux sensibilités artistiques différentes. L'une, celle du Carrache, place l'homme dans le contexte de la nature, dans laquelle il disparaît quasiment. L'autre, du Caravage, met en scène l'homme, et la nature devient son contour fonctionnel, comme un décor de théâtre. La première se place dans la continuité avec la tradition de la représentation naturelle vénitienne (Giorgione) et flamande, tandis que la deuxième s'appuie sur la tradition humaniste de la Renaissance italienne. Ce contraste entre les deux œuvres préfigure aussi les deux courants principaux de l'art au XVII siècle.


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