Le visage blessé de l’art. De la liberté guidant le peuple à la Pietà de Michel-Ange. L’art face à la destruction.

Qu’ont en commun la Liberté guidant le peuple d’Eugène Delacroix, la pietà de Michel-Ange , les Buddhas de Bamiyan et les mausolées de Tombouctou ? Ce sont, bien sûr, des chefs d’œuvre de l’art de tous les temps mais ils ont aussi été la cible d’actes de vandalisme, voire de véritables destructions. La liste des œuvres vandalisées est, hélas, plus longue, mais le mobile est toujours le même : la pure folie destructive.

Qu’elle soit dictée par de principes (soi-disant) religieux ou par les phantasmes d’un esprit déséquilibré, la destruction d’une œuvre d’art n’est jamais un acte purement impulsif. Même les actes de vandalisme le plus rapides, comme ceux commis souvent par des personnes instables, présupposent une certaine réflexion : sur quelle œuvre agir ? comment ? 

A ce propos, il n’est pas surprenant que les chefs-d’œuvre soient la cible privilégié des ces actions destructives. Car ces œuvres ont un immense pouvoir, elles nous interpellent, nous interrogent, nous fascinent, voire nous choquent. Parfois, elles deviennent la cible de ces actions en raison de leur célébrité. Ainsi, l’action destructrice est d’autant plus efficace lorsqu’elle s’adresse aux œuvres d’art connues.

La destruction de l’art comme œuvre d’art ou comme avant-garde

La fontaine de Trevi à Rome
En voulant s’approprier de ce pouvoir évocateur, des « artistes » ont cru faire de l’art en voulant l’anéantir. L’action destructive deviendrait donc œuvre d’art elle-même. « Ainsi commence, pour nous les futuristes, un nouveau millénaire, une nouvelle adhésion aux modernes techniques et aux nouveaux moyens d’expression, en apprenant un renouvellement total », voici le texte des « futuristes » qui ont renversé en 2007 du liquide rouge dans la fontaine de Trevi à Rome.

Heureusement le pigment n’a pas entraîné des dommages au célèbre monument de la ville éternelle, mais l’effet surprise est évidemment au rendez-vous.

Ces artistes-provocateurs se sont fait l’écho des théories tout autant provocatrices des anciens futuristes qui voulaient « démolir les musées, les bibliothèques »,  jusqu’à exhorter : « boutez donc les feu aux rayons des bibliothèques ! Détournez le cours des canaux pour inonder les caveaux des musées […] ».
Bien que moins destructives, toutes les avant-gardes ont promu une rupture avec l’art académique fondé sur l’imitation des classiques. De ce fait, le fauvisme et le cubisme sont des révolutions de la couleur et de la forme respectivement.

La destruction, même conceptuelle, de l’art apparaît donc comme un renouvellement nécessaire à la naissance d’une nouvelle forme d’art. N’est donc pas un acte de vandalisme (toutes proportions gardées) que de peindre des moustaches à la Joconde ?

Iconoclasmes d’hier et d’aujourd’hui

Marcel Duchamp,"L.H.O.O.Q", Paris-Centre G. Pompidou
En vandalisant (désacralisant) une reproduction de la Joconde, Marcel Duchamp a parodié ce chef d’œuvre par excellence, en remettant en cause la conception même de l’art. On pourrait à juste titre parler d’iconoclasme, littéralement « destruction de l’image ».  

Ce terme nous amène à considérer une deuxième forme de destruction de l’art, souvent la plus farouche et systématique, à savoir le sacrifice des images sur l’autel de la religion.
Rebondi à plusieurs reprises au fil des siècles, l’iconoclasme impose la destruction des images en vertu de l’interdiction de représenter le réel, l’unique œuvre de dieu. Cependant, on se tromperait en pensant que ce refus de l’image appartient au passé, à l’iconoclasme byzantin ou protestant, car les iconoclasmes sont d’actualité même de nos jours… et les iconoclastes sont d’autant plus déterminés!

La statue du Bouddha avant et après sa destruction en mars 2001
Un exemple ? La destruction des Bouddhas de Bamiyan, deux statues colossales creusées dans la falaise de la vallée afghane de Bamiyan. C’était le premier Mars 2001, lorsque les Talibans ont dynamité ce monument de l’art bouddhique en dépit des appels de la communauté internationale.
Plus récemment ( juillet 2012 ), les mausolées de Tombouctou ont failli subir le même sort. Cette fois-ci les cibles étaient les sépultures monumentales que la tradition attribue aux saints musulmans de la ville malienne.

Il est difficile de trouver une explication théologique quelconque qui puisse motiver ces gestes, lesquels relèvent plus du fanatisme ou d'un concours historique que de la religion. Ces scènes nous rappellent le saccage mis en place au lendemain de la révolution française. Le terme vandalisme fut même inventé pour décrire ces destructions comparables aux destructions des Vandales, peuple germanique tristement fameux pour avoir commis le sac de Rome en 455 de notre ère.

Des vandalismes « célèbres »…
 
En temps de paix, ce ne sont plus les foules à commettre des actes de vandalisme, mais des individus. Le dernier de ces actes, qui a fait la une des journaux mondiaux, a atteint le célèbre tableau d’Eugène Delacroix, la Liberté guidant le peuple.
 

Peinte pour commémorer la révolution des Trois Glorieuses (27, 28 et 29 Juillet 1830), cette toile est désormais l’une des vedettes de l’antenne du Musée du Louvre à Lens. C’est donc dans ce décor magnifique qui se situe la « scène de crime ». Voici les faits. Le 7 février dernier une visiteuse du musée trace sur la toile une sigle au significat obscur :  AE911. Très vite, on s’aperçoit qu’il s’agit d’un acronyme pour « Architects & Engineers for 9/11 truth », organisation qui demande l’institution d’une enquête indépendante sur les attentats du World Trade Center. Mais pourquoi donc écrire cette sigle ?  existe-t-il un lien entre ce tableau emblématique et l’organisation conspirationniste ?   S’agit-il d’une revendication ? On pourrait continuer à se poser des questions et imaginer de liens souterrains entre les tours jumelles, la toile de Delacroix, le complots internationaux, les illuminati et ainsi de suite… nous n’aurons aucune réponse ! Car il s’agit, très vraisemblablement, du geste d’une déséquilibrée. 


I am Jesus Christ, risen from the dead! (je suis le Christ ressuscité), c’est la phrase hurlé par László Tóth, géologue australien qui, le 21 mai 1972, lorsqu’il frappait avec un marteau la Pietà de Michel-Ange dans la basilique Saint-Pierre à Rome. Le chef d’œuvre, depuis lors exposé derrière un vitrage anti effraction, subit de sérieux dommages :  bras gauche, genou et nez de la vierge partirent en morceaux. Là encore on parla d’attentats, et quelqu’un ne put s’empêcher d’y voir une attaque à l’église catholique, une profanation orchestrée par qui sait quel groupe antichrétien…


Dans un cas comme dans l’autre, le vrai mystère est plutôt de comprendre pourquoi  l’esprit humain peut s’ennuager au point de vouloir s’attaquer à une œuvre d’art. En revanche, il n’y a aucun doute autour du choix des œuvres, il s’agit de monuments à la force créatrice, à tout ce qu’il y a de beau et de sublime, au génie de l’homme. Un génie auquel dont le revers est l’esprit ennuagé, obscurci de la folie et/ou du fanatisme.... triste destin de l’homme !