Le privilège du tabouret

Tabouret style empire au château de Fontainebleau
Qui s'intéresse de nos jours au tabouret? Les seuls à toujours accorder de l'importance à cet objet semblent être les musiciens. Jadis cependant, le tabouret suscitait des intrigues que l'on ne saurait imaginer aujourd'hui.

En effet, au temps d'Anne d'Autriche, épouse de Louis XIII, se codifie ce qu'on appellera le "privilège du tabouret": les princesses et duchesses de la cour ainsi que les princesses étrangères avaient le droit de rester assises devant la reine. Ce privilège faisait pendant à celui des "honneurs du Louvre" qui donnaient droit à leur porteur d'entrer dans la cour du Louvre en carrosse.

C'était un privilège que les familles des ducs et princes défendaient avec acharnement, même quand ces derniers étaient opposés au roi ou à la reine comme ce fut le cas durant la Fronde. Il suffisait que la reine se hasarde à inviter une autre femme à s'assoir en sa présence pour déclencher un tollé général à la cour. Dès lors des lettres des duchesses et de leurs maris se mettaient à circuler et des rencontres secrètes à s'organiser : toute la panoplie de l'intrigue se mettait en place et, dans la plupart des cas, les plaignants obtenaient gain de cause.

Cette description d'un contemporain retranscrit bien l'ambiance qui régnait à la cour à l'époque de la visite de la reine Christine de Suède à Paris.

La Reine Christine revint à Fontainebleau, & après huit jours d'absence qu'elle passa à la Cour, comme elle avoit le coeur gros des Plaisanteries que les Dames de la Cour avoient fait d'elle: Sa Majesté avec étude et application, cherchoit les moyens d'ériger ces mauvaises Plaisanteries en ridicule: elle nous dît que Mademoiselle de Monpensier l'étant allé voir, & s'étant déchargée le coeur, elle dît à cette Altesse, que par bonheur pour elle, qu'elle avoit des ennemies qui n'étaoient à craindre, ni à pied ni le cul sur la Selle; mais seulement quand elles l'avoient sur le Tabouret, vous sçavez qu'en cet équipage on ne se peut servir d'autres armes que de la langue, je l'ai quand je veux plus piquante que les Dames, n'ayant fait autres chose toute ma vie que de l'éguiser me servant du consdseil des Auteurs les plus Satiriques, pour me défendre des coups que l'on me porteroit; cette Princesse dît à la Reine, je ne conseillerois en toute façon de se mesurer avec vôtre Majesté, leur conversation est si platte qu'elle est risible: J'avois quelques jours deux Duchesses à Luxembourg, qui se plaisantoient l'une et l'autre, sur leur coëfure et leur ajustement, il y en eût une qui dît à l'autre, est-il possible, Madame, que vous ne pouissiez vous corregir de fournir des mouches au Palais, pour moi je vous proteste que quand la bonne faiseuse sera morte, je renonce de ma vie d'en porter. (1)
Quelquefois le tabouret jouait le rôle d'une véritable monnaie d'échange dans les affaires d'état. Ce fut notamment le cas du Duc François de La Rochefoucauld, auteur des Maximes, à qui le Cardinal Richelieu avait promis "les premières lettres de duc qu'on accorderoit, afin que sa femme eût... le tabouret" (Mémoires). Il n'en fut rien. Et puis encore en 1648, d'après la lettre que le même La Rochefoucauld -alors prince de Marcillac, puisqu'il ne devînt Duc de La Rochefoucauld qu'à la mort de son père qui portait le titre, en 1650-, écrivit au Cardinal Mazarin. La reine mère avait décidé d'accorder quelques tabourets et le Cardinal avait averti  La Rochefoucauld que sa femme serait parmi les heureuses élues. La promesse se concrétisa en 1649 juste après la convention de Rueil qui marqua la fin de la Fronde parlementaire à laquelle La Rochefoucauld avait participé. Ce dernier une fois amnistié reçut les honneurs du Louvre et sa femme le tant soupiré tabouret. Mais à la suite des protestations de quelques princes et princesses, ces privilèges furent enlevés quelques mois plus tard.

Mazarin était coutumier de ces affaires: la marquise de Senecey avait elle aussi demandé les honneurs du tabouret pour sa fille, la comtesse de Fleix. Le cardinal Mazarin lui accorda ce privilège dans un premier temps avant de le lui retirer une fois la marquise tombée en disgrâce. L'acharnement avec lequel la marquise, devenue gouvernante du dauphin Louis (futur XIV), avait obtenu le privilège fit l'objet d'une chanson:
Faire la maitresse d'école,
Sur une espérance frivole,
De voir sa fille au tabouret;
Lui faire oublier sa naissance,
Jouer toujours bien son rolet:
Honny soit-il qui mal y pense! (2)
Dans ses Mémoires, Saint-Simon dédie de longues pages aux intrigues du tabouret. Les honneurs du Louvre et le tabouret de grâce continuèrent ainsi à régler la vie de la cour jusqu'à la Révolution française. Dès l'époque de la Restauration l'étiquette royale (ou impériale) ne reposera plus que partiellement sur cet ancien privilège, avant de virer en farce bourgeoise sous Napoléon III comme l'illustre le récit d'une dame de compagnie de l'impératrice Eugénie, la marquise de Latour-Maubourg : «Le soir, tous les tabourets en X de la pièce rangés en travers, et le Prince Impérial et ses amis sautant par dessus à pieds joints, pendant que Leurs Majestés finissent de diner» (3).

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(1) Pierre-Julien Brodeau de Moncharville, Mis de Châtres. Jeux d'esprit et de mémoire, ou Conversations plaisantes avec des personnes les plus distinguées de l'Etat par leur génie & leur rang . Avec quelques particularités... passées sous le règne de Louis le Grand, 1694.

(2) Amédée Renée, Les Nièces de Mazarin : Etudes de moeurs et de caractères au XVIIe siècle, 2e éd. rev. et augm. de documents inédits et d'une table analytique, 1856

(3) Cité en: Général de Cossé, La vie à la cour des Tuileries sous Napoléon III, 16 décembre 1977 [http://www.napoleon.org/fr/salle_lecture/articles/files/vie_Cour_Tuileries_Napoleon1.asp]

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