Balzac au Marais: deux cafés

Le Café Turc
Deux cafés du boulevard

Les personnages de La Comédie Humaine fréquentent les théâtres du boulevard du Temple, dont la vogue faiblira au profit du boulevard des Italiens à partir des années 1820. Ils se rendent parfois au café du Cadran Bleu (à l'angle de la rue Charlot et du boulevard du Temple, au n°27 actuel) ou Café Turc (au n°29, occupé depuis par une annexe de la Bourse du travail). Plusieurs d'entre eux habitent le quartier : le cousin Pons, Élie Magus, Ferragus, Lucien de Rubempré, Esther Gobseck, le comte et la comtesse de Granville...
Dans Les employés, Balzac parle ainsi du personnage d'Elisabeth Saillard : « Le dimanche, après avoir cheminé quatre fois de la Place-Royale  à l'église Saint-Paul, car sa mère lui faisait pratiquer strictement les préceptes et les devoirs de la religion, son père et sa mère la conduisaient devant le café Turc, où ils s'asseyaient sur des chaises placées alors entre une barrière et le mur. Les Saillard se dépêchaient d'arriver les premiers afin d'être au bon endroit, et se divertissaient à voir passer le monde. À cette époque, le Jardin Turc était le rendez-vous des élégants et élégantes du Marais, du faubourg Saint-Antoine et lieux circonvoisins. »
À une époque où les régimes politiques se succédaient à grande vitesse, les Français veillaient dans l'ensemble à ne pas afficher trop ouvertement leurs opinions politiques, afin d'éviter les ennuis. L'abonnement à un journal classant vite son lecteur (le royaliste lisait La Gazette de France ou La Quotidienne ; le libéral lisait Les Débats ou Le Constitutionnel), on préférait souvent venir le lire au café.

La machine infernale
Le 28 juillet 1835, un attentat terrible a lieu en face du Café Turc. La machine infernale de Fieschi, destinée à éliminer Louis-Philippe pendant la revue de la Garde nationale, rate le roi mais tue et blesse des dizaines de femmes, d'hommes et d'enfants.

Madame Cibot, la logeuse du cousin Pons, est une ancienne vendeuse d'huîtres au Cadran Bleu. «Madame Cibot, ancienne belle écaillère, avait quitté son poste au Cadran-Bleu par amour pour Cibot, à l'âge de vingt-huit ans, après toutes les aventures qu'une belle écaillère rencontre sans les chercher. La beauté des femmes du peuple dure peu, surtout quand elles restent en espalier à la porte d'un restaurant. Les chauds rayons de la cuisine se projettent sur les traits qui durcissent, les restes de bouteilles bus en compagnie des garçons s'infiltrent dans le teint, et nulle fleur ne mûrit plus vite que celle d'une belle écaillère. Heureusement pour madame Cibot, le mariage légitime et la vie de concierge arrivèrent à temps pour la conserver ; elle demeura comme un modèle de Rubens, en gardant une beauté virile que ses rivales de la rue de Normandie calomniaient, en la qualifiant de grosse dondon. Ces tons de chair pouvaient se comparer aux appétissants glacis des mottes de beurre d'Isigny ; et nonobstant son embonpoint, elle déployait une incomparable agilité dans ses fonctions. Madame Cibot atteignait à l'âge où ces sortes de femmes sont obligées de se faire la barbe. N'est-ce pas dire qu'elle avait quarante-huit ans ? Une portière à moustaches est une des plus grandes garanties d'ordre et de sécurité pour un propriétaire. Si Delacroix avait pu voir madame Cibot posée fièrement sur son balai, certes il en eût fait une Bellone ! » (Le Cousin Pons)


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Texte de  Jean-Christophe Sarrot