Le vol des joyaux de la Couronne au Garde-Meuble


L'ancien Garde-Meuble, aujourd'hui Ministère de la Marine
Sur la Place de la Concorde, des deux cotés de la Rue Royale, se trouvent des bâtiments jumeaux construits entre 1757 et 1772 par l'architecte Ange-Jacques Gabriel.

Sur la droite l’Hôtel de la Marine (voir sur le plan), abrite encore aujourd’hui le Ministère de la Marine et fut construit en 1772 pour accueillir le Garde-Meuble royal. Ce dépôt conservait des biens mobiliers et objets précieux attribués à l’usage des rois de France. La tradition du Garde-Meuble royal (anciennement l’Ostel le Roy) remonte à l’époque où les rois n’avaient pas de demeure fixe mais se déplaçaient d’une résidence à l’autre. Le Garde-Meuble devait ainsi pourvoir la cour en meubles et tapisseries pour ces demeures.  

Dans une des salles du Garde-Meuble étaient également conservés les « joyaux de la Couronne », une collection de pierres et bijouteries de grande valeur qui avait été constituée à partir d’un legs de François Ier à l’État et qui, au fil des années et des rois, s’était enrichie considérablement. Il faut préciser que cet ensemble de joyaux était mis à la disposition de la cour, mais faisait partie du patrimoine de l’État. Les reines pouvaient porter les joyaux, mais devaient les remettre au trésor royal à la mort de leur mari.
La collection comprenait des pièces uniques comme le spinelle dit « Côte-de-Bretagne », qui entre dans les collections royales par l'intermédiaire d'Anne de Bretagne qui tenait ce joyaux de sa mère. Cette pierre rouge fut par la suite taillée en forme de dragon et montée sur une décoration de l'ordre de la Toison d'Or à l'époque de Louis XV. Parmi ces joyaux de la Couronne, se trouvait également le "Sancy", la plus grande des pierres, qui tire son nom de Nicolas de Harlay de Sancy, surintendant des finances d’Henri IV qui l’acheta en Turquie en 1594 et la revendit en 1604 au roi d’Angleterre, Jacques Ier. Plus tard la pierre d’origine indienne, comme d’ailleurs tous les diamants les plus célèbres de la collection, fut vendue par la reine Henriette-Marie, épouse de Charles Ier, au Cardinal Mazarin, qui la légua ensuite à Louis XIV. Lors de sa fuite à Varennes, la reine Marie-Antoinette avait emporté avec elle le "Sancy". Autre pierre importante de cette collection: le "Diamant bleu de la Couronne", qui avait été ramené d’Inde en 1668, taillé sous Louis XIV, et ornait, avec la « Côte de Bretagne », la décoration de l'ordre de la Toison d’or. N'oublions pas la plus fameuse de ces pierres, le "Régent", qui fut découvert en 1701 et acheté par le gouverneur anglais de Madras, Thomas Pitt, pour être revendu en 1717 à Philippe d’Orléans qui le fit tailler à Londres. Dès lors le diamant entra dans la collection des diamants de la Couronne et fut porté par Louis XV sur sa couronne et par Marie-Antoinette comme bijou.
Décoration de l'ordre
de la Toison d'Or, au centre
la Côte-de-Bretagne




Sous Louis XVI le contrôleur du Garde-Meuble, Pierre Élisabeth de Fontanieu, s’installa dans l’aile droite de l’hôtel construit par Gabriel. Le décor de l’appartement est encore visible aujourd’hui et constitue un rare exemple d'ameublement de la fin du XVIIIe siècle. Dès 1772, Fontanieu fit aménager trois salons derrière les colonnades de l’immeuble pour exposer au public certaines pièces des collections du Garde-Meuble. A l’époque de la Révolution, le poste de contrôleur du Garde-Meuble revint à Marc-Antoine Thierry de Ville d’Avray, premier valet de chambre de Louis XVI, qui s’y installa en 1784.

L’immeuble du Garde-Meuble fut pillé une première fois le 13 juillet 1789 par la foule qui tentait alors de se procurer des armes; malheureusement elle ne trouva que des vieilles armes de collection inutilisables.

L’allégeance du Sieur de Thierry aux idéaux de la Révolution était loin d’être certaine: le gouvernement le soupçonnait d’avoir soustrait des pièces vendues en contrebande pour financer les actions des monarchistes. En juin 1791, l’Assemblée ordonna un inventaire qui, une fois réalisé et comparé au précédent, démontra que des bijoux avaient bel et bien disparus. En 1792, le Sieur de Thierry fut réprimandé par une Assemblée de plus en plus suspicieuse à son égard. Après la révolte du 10 août, marquant la fin de la monarchie, des actions douteuses furent menées par l’entourage du Sieur de Thierry. Les jours suivants, le Sieur de Thierry fut arrêté et remplacé par son beau-frère au poste d'intendant du Garde-Meuble. Désormais toutes les conditions semblaient réunies pour faciliter le vol des bijoux de la Couronne: la surveillance largement insuffisante, les déplacements fréquents des joyaux dans Paris sous prétexte de leur protection, le nouvel inventaire demandé par l’Assemblé qui tardait à se faire... Bref, les joyaux  furent volés tranquillement, 4 nuits durant, entre les 13 et 17 septembre 1792, dans des conditions pour le moins étranges : une trentaine de voleurs, accompagnés, paraît-il, de quelques femmes légères avec lesquelles ils festoyaient dans le même immeuble, s’emparèrent de 9000 pierres précieuses, bijoux et pièces d'orfèvrerie. Ce n’est que par hasard qu’ils furent surpris par une patrouille de gardes la nuit du 16 septembre. 

Une partie des bijoux fut retrouvés, mais certaines pièces de grande valeur ont à jamais disparues. Quelques second couteaux furent guillotinés, mais on se demande encore aujourd'hui à qui profita vraiment le crime. Certains accusèrent aussi Danton, alors Ministre de la Guerre, d'avoir subtilisé le trésor afin de corrompre le général allemand Brunswick pour que celui-ci lui cède la victoire lors de la bataille de Valmy… Sur fond de rivalité entre girondins et jacobins, les hypothèses ne manquèrent pas, mais au final tout le monde sembla parfaitement s’accommoder du statu quo et l’affaire fut plus ou moins enterrée.

Les diamants retrouvés furent acquis ensuite par l'Etat, et sont visibles aujourd'hui au musée du Louvre. D'autres diamants furent perdus à jamais, retaillés ou dispersés dans des collections privées.


Suite à l’abolition du Garde-Meuble, le bâtiment fut occupé par le Ministère de la Marine : en effet dès 1789 le secrétaire d’État à la Marine, le comte La Luzerne de Beuzeville, s’était installé dans les appartements de l’hôtel. Aujourd’hui l’hôtel est toujours occupé par le Ministère de la Marine. En 2009, dans le cadre de la réorganisation des ministères de la Défense, le gouvernement décida de vendre l'hôtel au meilleur offrant: ce projet déclencha une vive polémique.

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